Une femme qui milite pour le droit et qui a un grand sens du devoir. Marie-Françoise Lücker-Babel, la soixantaine énergique, n’a pas choisi le côté belliqueux de la pratique juridique. Elle n’aurait pas pu être avocate ou procureure, dit-elle. Le droit qu’elle affectionne est celui «des murs porteurs qui visent à construire une société où chaque individu est respecté».

Chaque individu, et en particulier les enfants, dont elle défend les intérêts depuis les années 1980, une époque où «l’idée que des mineurs donnent leur avis sur des situations les concernant semblait encore aberrante». Auteure en 2019 d’un superbe Dictionnaire des droits de l’enfant, la juriste genevoise se mobilise désormais pour faire de la protection des données personnelles des mineurs une priorité politique.

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Un immense intérêt pour la vie civique et une conviction chevillée au corps. Qu’elle parle de son engagement sur les fronts de l’adoption et de l’écoute accordée aux plus jeunes, qu’elle évoque sa propre enfance à la campagne, où elle a été «une élève brave et travailleuse» ou qu’elle décrive l’éducation donnée à ses deux garçons et à sa fille aujourd’hui trentenaires, Marie-Françoise Lücker-Babel revient toujours à cette certitude qu’elle puise dans la Déclaration universelle des droits de l’homme, un de ses textes préférés: «Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits.» Et aucune circonstance, même des mesures d’urgence, ne doit altérer ce principe.

Les limites de la bienveillance

«C’est que la bienveillance ne suffit pas», explique-t-elle. Lorsque, au sein de l’ONG Défense des enfants-International (DEI), la docteure en droit s’est engagée à réguler les processus d’adoption, impliquant notamment un traçage de l’enfant de sorte à ce que celui-ci puisse savoir d’où il vient, Edmond Kaiser s’est mis en colère. Le fondateur de Terre des hommes a décrié ce qu’il a vécu comme un frein à son action humanitaire. «Il y avait pourtant beaucoup à faire, puisque, en vertu du droit suisse des années 1980, qui préconisait que l’enfant vive deux ans dans sa nouvelle famille avant d’être légalement adopté, ces nouveaux venus souffraient d’une insécurité juridique que j’ai questionnée et finalement contribué à abroger.»

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Une autre victoire importante à l’actif de cette juriste qui a travaillé pendant quinze ans au Département de la cohésion sociale et de la solidarité de la ville de Genève, où, après les ONG, elle a vu «l’autre côté du décor» et découvert le côté humain du droit administratif? Au sein d’un collectif pluridisciplinaire, la militante a obtenu que les enfants soient consultés et écoutés lors d’événements les concernant, comme la séparation de leurs parents, les soins médicaux, l’orientation scolaire, etc. «Dans les années 1990, nous avons dû beaucoup lutter pour faire admettre que les enfants étaient dotés de lucidité. Heureusement, dix ans après, plus personne ne doutait du bien-fondé de leur implication dans ces décisions.»

C’est aussi parce qu’elle prend les mineurs au sérieux que, une fois retraitée, Marie-Françoise Lücker-Babel a réalisé Le Dictionnaire des droits de l’enfant à destination des jeunes et des adultes. Edité par La Joie de lire et très joliment illustré par Pauline Kerleroux, cet ouvrage est un puits de connaissance. Chacune de ses 600 définitions et de ses 15 pages thématiques rappelle des fondamentaux ou élargit les horizons – un article est consacré au bonheur.

Sortie en novembre dernier à l’occasion du 30e anniversaire de la Convention des Nations unies relative aux droits de l’enfant, cette publication se veut «démocratique et référentielle». «J’ai présenté les WC à la lettre W avec autant de soin que le droit à la survie à la lettre D. Je n’ai pas hiérarchisé les informations, car je pense que tous les droits sont importants dans la vie des enfants.»

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Importants et encore mal connus. «Oui, en rassemblant ma matière, j’ai réalisé que ces droits n’étaient pas aussi bien documentés qu’ils devraient l’être. D’ailleurs, je travaille à une publication numérique qui va mettre en lien, à chaque définition, toute la documentation que j’ai accumulée au fil des années.»

La retraitée, qui a grandi dans une famille de maraîchers, a toujours adoré les dictionnaires. «Ce sont de formidables outils émancipateurs! Je me souviens très bien du jour où, à la fin de ma cinquième primaire, à 10 ans, j’ai reçu mon premier Larousse illustré. J’étais subjuguée par ce fourmillement d’informations réunies en un seul volume.»

Des droits et des devoirs

Fille de Charles Babel, conseiller administratif de Lancy dans les années 1970, Marie-Françoise Lücker-Babel est précise et énergique, elle est aussi simple et sympathique. Elle habite toujours dans sa commune d’origine avec son époux et part dès qu’elle peut se ressourcer dans le village valaisan de Finhaut. Régulièrement, les grands-parents gardent leurs trois petits-enfants. «Les enfants me fascinent depuis toujours. Ils ont des ressources formidables et savent très bien que leurs droits sont assortis de devoirs. On parle trop souvent d’enfants rois ou de jeunes qui ne respectent plus rien… Clairement, dans le monde, les mineurs sont encore bien plus souvent abusés qu’abuseurs!»


Profil

1951 Naissance à Genève.

1973 Licence en droit à l’Université de Genève.

1985 Doctorat en droit à l’Université de Strasbourg, puis active au sein de l’ONG Défense des enfants-International (DEI).

2000 Au Département de la cohésion sociale et de la solidarité de la ville de Genève.

2019 Publication du «Dictionnaire des droits de l’enfant».


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