Le 19 février, Bergame, en Lombardie, était en train de vivre une saison inoubliable grâce à son équipe de football, l’Atalanta. Pour leur première participation à la Ligue des Champions, les Bleu et Noir surclassaient 4-1 le FC Valence en match aller des huitièmes de finale, avec un jeu plein d’allant et des joueurs peu connus, (dont le milieu suisse Remo Freuler, auteur du troisième but). Manière d’entrer un peu plus dans le gotha du football européen, le match se déroulait sur la mythique pelouse de San Siro, à Milan (le stade de Bergame ne répondant pas aux standards UEFA).

Trois jours plus tard, Bergame et son département plongeaient dans le tunnel le plus noir de leur histoire à cause d’une contagion de masse au Covid-19. Plus de 5000 morts en 40 jours dans le département, plus de 600 seulement sur le territoire communal (Bergame compte 120 000 habitants). Et le décompte macabre n’est pas encore terminé. Le 20 mars, dans une interview au Corriere della Sera, Fabiano Di Marco, responsable du département de pneumologie de l’hôpital qui porte le nom du pape Jean XXIII, a défini cet Atalanta-Valence comme «une bombe biologique».

Lire aussi: La Biélorussie, village gaulois du football mondial

Avec du recul, le médecin persiste. «Scientifiquement, il faudrait mener des études pour prouver que le match du 19 février a été un accélérateur de la contagion dans notre ville, nous explique-t-il, mais il y a des faits qui sont incontournables: 44 000 tifosis de l’Atalanta ont fait le déplacement à Milan en train, en voiture, en car et ils se sont côtoyés au stade. Les gens d’ici sont tellement liés à leur équipe qu’on peut dire que presque chaque famille a envoyé un représentant au match… On a su après que le virus était déjà sûrement présent dans les alentours de Bergame, en Val Seriana et en Val Brembana.»

Réactions trop tardives

«Quand j’ai dit que c’était une bombe biologique, je ne voulais pas donner un jugement a posteriori, tout le monde est capable de donner la solution après, ajoute Fabiano Di Marco. Je voulais juste faire une hypothèse pour expliquer le nombre inconsidéré de décès que notre ville et notre département ont subis. Tant qu’on n’a pas le péril dans la maison, c’est très difficile de bloquer le cœur, l’économie d’un pays. On le voit bien: la Suède, la Suisse en ce moment, ont du mal à appuyer sur le bouton stop. En Italie, on l’a vécu…»

A l’Hôpital Papa Giovanni XXIII, où l’on est passé à une trentaine de nouvelles admissions quotidiennes aux urgences après quatre semaines à 100 personnes par jour, un groupe de supporters de l’Atalanta a mis la main à la pâte. «Il y a des peintres, des plombiers, des électriciens qui se sont rendus disponibles. Les supporters de l’Atalanta sont connus pour être rugueux, bruts parfois, mais l’esprit de solidarité ne leur fait pas défaut», confie Matteo Spini, journaliste de l’Eco di Bergamo, le quotidien de la ville.

Lire également: Le match est annulé? Jouons-le sur console

Le soir du 19 février, Matteo Spini était à San Siro. «A cette époque, on ne parlait absolument pas du Covid-19. Les gens voulaient juste profiter de la saison exceptionnelle de l’Atalanta, la voir gagner et aller en quarts de finale. La course aux urgences a démarré trois jours après. Les instances qui s’occupent de Série A ont juste annulé quelques matchs qui devaient se jouer en Lombardie et dans le Piémont mais pas les autres», raconte le journaliste qui tient à souligner: «J’avais déjà prévenu mon journal que je ne serais pas allé voir l’Atalanta à domicile le dimanche d’après, le 23 février, et heureusement le match a été reporté. Sauf que le dimanche d’après encore, on est au 1er mars, l’Atalanta est allée jouer à Lecce, dans les Pouilles, accompagnée par un groupe d’une petite centaine de supporters, quand on était déjà en pleine urgence ici à Bergame: une vraie absurdité!»

Trop tôt pour rejouer

Le championnat de Série A s’arrêtera seulement le dimanche d’après, le 8 mars. Pendant que le nombre de morts montait à un rythme jamais vu dans le département de Bergame, cinq fois plus haut que dans la même période en 2019, l’équipe surnommée «la Dea» (la déesse) allait jouer encore une fois en Espagne à Valence, pour le match retour, le 10 mars. «Ce match, bien que joué à huis clos, aurait dû être reporté. Je crois que certains parmi les joueurs ne se sentaient pas trop sûrs d’eux…»

L’Atalanta se qualifie pour les quarts de finale en battant une deuxième fois Valence, mais à quel prix? «Dans l’équipe de Valence, 35% des effectifs ont été testés positifs au virus après ce match. Côté italien, un seul joueur: le gardien, Marco Sportiello. Mais depuis, on n’a plus de nouvelles du club qui déjà en temps normal n’est pas bavard, un peu comme les gens de la ville», nous confie Matteo Spini.

Lire encore: La Pro League belge, premier championnat européen à vouloir dire stop

Pour l’un de ses collègues, Mauro Paloschi, journaliste au site d’information BergamoNews, l’heure reste au deuil et à l’incompréhension dans la ville. «J’entends parler de repartir, aussi dans le football, de continuer la saison interrompue… Mais c’est seulement en vivant ici que tu te rends compte combien c’est encore trop tôt, la détresse est trop grande. On a entendu les sirènes des ambulances et le glas sonner pendant trop de jours. On a vécu dans la peur pour nos amis, nos familles. Voir tous les jours l’armée évacuer les cercueils de notre ville, où il n’y avait plus de place pour les crémations, c’est vraiment choquant.»