Ancien capitaine de l’équipe de Suisse de football, docteur en psychologie et psychothérapeute, Lucio Bizzini a créé le premier syndicat suisse des joueurs de football, introduit en équipe nationale l’approche psychologique des matchs, et cofondé l’Association suisse de psychothérapie cognitive. Il intervient régulièrement dans Le Temps sur le sport.

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Lionel Messi et Cristiano Ronaldo touchent un salaire annuel estimé à 30 millions d’euros par an. Il y a vingt ans, Zinédine Zidane en gagnait 6, cinq fois moins. Depuis le début du siècle, les salaires des joueurs des équipes phares ont explosé, créant tout un mouvement salarial vers le haut dont aujourd’hui on réalise les dégâts: des clubs rapidement endettés, sans ressources ni réserves pour faire face à la crise, demandant l’aide de l’Etat; des instances nationales et internationales aux abonnés absents, sauf pour suggérer une reprise la plus rapide possible, sans public, pour encaisser les droits télés.

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Rien ne change: la seule réflexion consiste à parer au plus pressé, sans trop de concertation. Il est temps de changer de perspective. Tous les acteurs du football sont concernés, sans exception. Des dirigeants (de fédérations internationales et nationales comme de clubs), des entraîneurs et leurs associations, des supporters et de leurs divers groupements, des joueurs naturellement. Ces derniers ont intérêt à avoir des syndicats qui les représentent d’une manière convaincante et innovatrice. Ces représentants ont réagi mollement pour protéger la santé des joueurs et ont attendu avant de se rebiffer contre la proposition de baisse des salaires, histoire de garder une bonne image face aux supporters qui, eux, doivent galérer afin de boucler le mois. Louable, mais cela concerne surtout les plus nantis. Que dire des joueurs de 2e et 3e divisions, souvent des jeunes ou des étrangers peu payés, logés dans des appartements à plusieurs, vivant des situations précaires comme les intermittents du spectacle? Mais de ces acteurs, personne ne parle. Ne pourrait-on pas créer une échelle en fonction des différents contrats des joueurs?

Penser plus loin que le sauve-qui-peut

Une question se pose avant même que des décisions soient prises pour le redémarrage, ou pas, de la fin de la saison. Le football va-t-il vraiment changer? Assistera-t-on à une «révolution» dans la façon de gérer les clubs? Une chose est certaine, les clubs sont aux abois. En ordre dispersé, ils essaient de trouver la parade afin de garder un peu d’oxygène et surtout un peu d’argent. Cela les pousse à rechercher des solutions, même les plus impopulaires, pour absolument terminer les championnats le plus rapidement possible. Certains clubs feront faillite si les droits de la télévision ne sont pas payés. Ils préfèrent donc jouer sans supporters même si l’on a bien vu l’indigence des rencontres jouées à huis clos (PSG-Dortmund et Valence-Atalanta).

Alors que l’Angleterre est en pleine bataille contre le coronavirus, les dirigeants veulent envoyer les équipes s’entraîner mi-mai et reprendre la Premier League le 6 juin. La France veut reprendre le 3 juin alors que le président Macron a prolongé le confinement du pays jusqu’au 11 mai! Oubliant que c’est un sport d’équipe, un spectacle qui se pratique à plusieurs sur le terrain, dans les vestiaires, dans les gradins, lieux où la promiscuité est maximale et la distance sociale réduite à quelques centimètres. A moins de masquer tous les joueurs, d’obliger le public à entrer dans le stade comme au supermarché, à s’asseoir tous les 3-4 sièges et autres astuces, à peine envisageables dans les commerces et les restaurants, imaginons dans un stade… Tous les experts s’accordent désormais à dire que si le déconfinement va se faire il sera question de mois pour que la situation se normalise, d’autant plus dans les stades.

Le monde du football joue sa crédibilité

Le moment est propice pour revoir le règlement des transferts et le rôle des agents. Il fut un temps où l’agent négociait le contrat de son joueur avec le club et gagnait un pourcentage sur ce contrat, comme cela se fait pour les acteurs, les chanteurs et autres artistes. Aujourd’hui, les agents négocient les sommes de transferts avec les clubs et ils touchent des deux côtés: une commission du club vendeur et une commission du club acheteur, ce qui ouvre la voie royale aux rétrocommissions. Comme beaucoup s’y retrouvent, rien n’est fait pour changer un système pervers et qui endette une majorité de clubs. Pire, on a autorisé l’ouverture d’une seconde période de transferts en hiver! Pour permettre aux clubs de se renforcer ou de dégraisser une masse salariale ingérable? Non, surtout pour permettre aux agents d’augmenter le nombre de transferts, de placer des joueurs mécontents de leur situation et de toucher de nouvelles commissions.

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Nous sommes confiants que le monde du football ne sera plus le même après cette grosse crise sanitaire mais salutaire. La FIFA, l’UEFA, les instances nationales du football et les différents acteurs jouent gros: il y va de leur crédibilité. L’harmonisation des calendriers, la diminution des compétitions internationales, la redistribution de la manne des télévisions, la réduction des contingents des équipes, la fixation de salaires, l’encadrement des transferts (à des taux minimaux et maximaux) sont quelques autres points sensibles à aborder.

Faire redémarrer un sport-spectacle aussi attrayant et planétaire qu’avant, tout en réformant profondément le système est le défi du monde sportif. Il s’appuiera forcément sur les solutions suggérées par les politiques, l’économie et l’écologie, mais il devra aussi revoir sa copie sportive et éthique. Le chantier est énorme mais d’autant plus passionnant. En tant qu’amateurs inconditionnels de ce sport qui nous a passionnés lors de ces cinquante dernières années, nous espérons que 2020 restera non seulement l’année d’une pandémie mais aussi celle de la renaissance d’un spectacle sportif plus proche des réalités du terrain.


*Lucio Bizzini, ancien footballeur, docteur en psychologie et psychothérapeute - Marc Duvillard, ancien footballeur et entraîneur de LN, responsable de AYSA à Harare Zimbabwe.

Les deux hommes sont également les cofondateurs de la Fédération suisse des joueurs de football, 1975-1988.