Une nouvelle fois, le monde du sport américain, la NBA en tête, réagit vivement à une affaire de brutalités policières. Après George Floyd, mort le 25 mai asphyxié sous le genou d’un policier blanc, c’est le drame vécu par un autre Afro-Américain qui déclenche une vague de colère et d’émotions à travers le pays. Jacob Blake, 29 ans, n’est pas mort, mais il restera probablement paraplégique à vie. Un policier lui a tiré à bout portant, sept fois, dans le dos, alors qu’il cherchait à rejoindre sa voiture. Avant même que les circonstances du drame ne soient élucidées, des voix au sein de la NBA – basketteurs et entraîneurs – se sont fait entendre pour exprimer indignation et ras-le-bol. A commencer par celle de LeBron James.

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Les félicitations d’Obama

L’affaire a déclenché un mouvement de boycott des compétitions sans précédent. L’équipe des Milwaukee Bucks a ouvert le bal en refusant de jouer contre Orlando Magic, contraignant la NBA à reporter trois autres matchs prévus mercredi. La révolte a très vite dépassé l’Etat du Wisconsin, où la ville de Kenosha, le lieu de drame, est en proie à des émeutes qui ont déjà fait deux morts. Les Lakers, l’équipe de LeBron James, et les Los Angeles Clippers ont suivi le mouvement et carrément déclaré vouloir mettre fin à la saison NBA. Les discussions de jeudi n’ont toutefois pas débouché sur cette option. Les 11 autres équipes encore en lice dans les play-off étaient contre.

Les matchs devraient reprendre ce vendredi. Mais l’activisme politique des athlètes noirs est clairement monté d’un cran. Même l’ancien président Barack Obama, fan de basketball, est intervenu dans le débat. «Je félicite les joueurs des Bucks pour défendre ce en quoi ils croient, et les coachs comme Doc Rivers, la NBA et la WNBA, pour avoir montré l’exemple. Il faut que toutes nos institutions défendent nos valeurs», a-t-il souligné sur Twitter.

Plusieurs facteurs

Pourquoi la réaction a-t-elle cette fois été si vive? Plusieurs facteurs l’expliquent. D’abord, l’accumulation de drames impliquant des Afro-Américains exacerbe le sentiment d’injustice et de colère, ce besoin de réagir, de dénoncer. Ces drames sont souvent l’expression d’un racisme institutionnel tenace. Après la mort de George Floyd déjà, des joueurs avaient évoqué l’idée d’arrêter la saison. La NBA est toujours plus associée au mouvement Black Lives Matter.

Environ 81% des joueurs sont Noirs, d’origines souvent modestes. Beaucoup ont eux-mêmes expérimenté des discriminations raciales, des violences policières et ont parfois perdu des proches ou des amis dans de tels contextes. Ils sont désormais nombreux à profiter de leur notoriété pour afficher leur combat. Que ce soit en posant le genou à terre pendant l’hymne national, en portant des slogans ou en s’exprimant sur les réseaux sociaux. Les joueuses des Washington Mystics, par exemple, viennent de s’afficher avec des t-shirts portant le nom de Jacob Blake et, dans le dos, les traces des sept balles.

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L’effet «bulle»

Très impliqué pour dénoncer les injustices raciales, LeBron James agit en quelque sorte en chef de file. Le lynchage d’un joggeur noir par deux Blancs en Géorgie l’avait déjà fait réagir, en mai, à la vue d’une vidéo devenue virale. Il avait exprimé sur Twitter un sentiment partagé par de nombreux Noirs: «Nous nous faisons littéralement chasser tous les jours, à chaque fois que nous posons un pied en dehors de chez nous. On ne peut même pas sortir faire un footing! Putain, mais c’est une blague?!» «Nous voulons un changement. On en a marre», a-t-il tweeté cette fois.

LeBron James est bien plus qu’un sportif. Il revendique son statut d’activiste. Il vient d’ailleurs, avec d’autres athlètes, de fonder une organisation, More Than A Vote, pour inciter les Noirs à aller voter, à s’impliquer en politique et à provoquer le changement tant attendu. Doc Rivers, l’entraîneur des Clippers, n’a pas hésité à politiser l’affaire Blake, en dénonçant la peur brandie pendant la convention républicaine qui s’est déroulée ces jours. «C’est nous qui nous faisons tirer dessus, nous à qui on refuse de vivre dans certaines communautés. Nous avons été pendus. Nous avons été lynchés. Et tout ce dont on continue d’entendre parler, c’est de peur?!» a-t-il déclaré en conférence.

Ensuite, le facteur covid a probablement contribué à amplifier la réaction. A cause de la pandémie, les joueurs ont été privés d’une saison normale. Ils sont depuis fin juin confinés à Disney World, en Floride, sans leurs repères habituels, leurs proches, sans public, ni fans. Quand des équipes entières sont placées en quarantaine, dans ce qu’elles appellent la «bulle NBA», les effets secondaires peuvent parfois ressembler à la dépression. Des joueurs ont témoigné en ce sens. L’impossibilité de quitter le campus engendre des frustrations. Les réactions n’en sont que plus vives quand des injustices émergent.

Au-delà de la NBA

Mais le mouvement d’indignation suscité par l’affaire Blake s’étend au-delà de la NBA. Des matchs de baseball et de football ont aussi été annulés, parce que des joueurs ont décidé de faire grève. Et Colin Kaepernick, devenu l’icône de la lutte contre les brutalités policières depuis qu’il a été ostracisé par la Ligue nationale de football américain (NFL), n’est jamais très loin. L’ancien quarterback des San Francisco 49ers est d’ailleurs doublement concerné par l’affaire: il vient lui-même du Wisconsin. Eric Reid, qui s’était agenouillé avec lui en 2016 durant l’hymne national, est intervenu pour encourager la NBA à boycotter des matchs.

«Questions beaucoup plus importantes»

Dans le monde du tennis, la Japonaise Naomi Osaka a de son côté annoncé qu’elle renonçait à la demi-finale du tournoi de Cincinnati délocalisé à New York… avant de faire marche arrière. «En tant que femme noire, j’ai l’impression qu’il y a des questions beaucoup plus importantes qui nécessitent une attention immédiate, plutôt que de me regarder jouer au tennis», avait-elle indiqué.

De mère japonaise et de père haïtien, elle n’a rien d’afro-américain. Mais elle a souvent mis en avant son identité noire pour dénoncer les injustices raciales aux Etats-Unis. Elle a changé d’avis parce que les organisateurs ont réagi et décidé de
reporter tous les matchs de jeudi à vendredi. «Le tennis prend collectivement une position contre l’inégalité raciale et l’injustice sociale qui, une fois de plus, ont été mises au premier plan aux Etats-Unis. L’USTA, les circuits ATP et WTA ont décidé de reconnaître ce moment en interrompant le jeu», ont-ils justifié.

Bien sûr, les critiques ne sont jamais bien loin. Prenez Jared Kushner, le beau-fils de Donald Trump. Il y voit de l’opportunisme. Dans Politico, il critique les joueurs de la NBA qui «peuvent se payer le luxe de prendre une soirée de congé». Reste qu’interrompre des matchs, même pour une durée limitée, dépasse l’acte symbolique, précisément aussi parce que des sommes importantes sont en jeu. Les joueurs ne se tairont plus. Et cela ne plaît pas à Donald Trump: jeudi, le président a accusé la NBA d'être toujours plus politisée. 

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