La très jeune équipe du FC Colombier a connu un premier tour difficile dans le groupe 2 de 2e ligue inter, la cinquième division du football suisse. Treize matchs, huit défaites, cinq nuls, aucune victoire, et la dernière place du classement. Mais la douceur de l’hiver a permis à Philippe Niederhauser et ses joueurs, tous âgés de moins de 21 ans, de travailler dur. «Il restait 39 points à prendre, nous n’étions pas condamnés, martèle l’entraîneur. Nous étions prêts à vendre chèrement notre peau pour éviter la relégation!»

Ses protégés n’auront pas à chausser les crampons pour le faire. Le football amateur ne reprendra pas ce printemps. Tous les championnats régionaux, féminins, juniors ou encore vétérans qui dépendent de la Ligue amateur seront purement et simplement annulés. Il n’y aura ni champion, ni promu, ni relégué. Une saison entière anéantie par la pandémie.

La décision s’est dessinée samedi lors d’une réunion entre les représentants des 13 associations régionales, qui sont tombés d’accord sans mal. Elle devrait être entérinée cette semaine par le comité central de l’Association suisse de football. «Le conditionnel est encore de rigueur, mais il n’y a pas de raison d’aller à l’encontre d’une demande formulée de manière unanime par les parties concernées», lance son président Dominique Blanc.

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Un casse-tête

Les championnats professionnels n’ont pas encore abandonné l’espoir d’aller à leur terme. Mais si leurs enjeux financiers sont beaucoup plus importants, ils sont plus aisés à manœuvrer: il y a moins de matchs à organiser et les joueurs sont disponibles à 100%. Chez les amateurs, impossible d’enchaîner les rencontres à raison de trois par semaine ou de jouer les prolongations sur l’été, quand les familles partent en vacances. Encore moins d’organiser des huis clos stricts. Et à l’échelle du pays, une seule journée représente environ 10 000 matchs, pour lesquels il faut trouver des arbitres, dont certains ont déjà annoncé à leurs responsables qu’ils ne se sentiraient pas en sécurité s’ils devaient reprendre leur sifflet. En bref: un casse-tête intégral.

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«La saison blanche était l’unique option», martèlent plusieurs responsables qui ont assisté aux débats samedi. La France en a pourtant privilégié une autre: tenir les classements au 13 mars pour définitifs. Ce qui aurait bien sûr fait des mécontents. «Nous aurions terriblement mal vécu une telle solution, confirme Philippe Niederhauser, du FC Colombier. Nous ne sommes nullement responsables de la crise actuelle, et il aurait été cruel de subir une relégation sans pouvoir lutter.» A la reprise, ses jeunes joueurs auront une nouvelle chance de faire leurs preuves à ce niveau et même s’il répète que «ce n’est pas très glorieux de s’en sortir de cette manière», il n’en est pas malheureux.

La fin de saison précipitée est toutefois plus difficile à accepter au sein des clubs qui avaient réalisé un premier tour de feu et qui n’attendaient que de fêter une promotion. C’était notamment le cas de Servette M21, qui avait gagné ses 13 rencontres l’automne dernier, et filait tout droit vers la 1re ligue, un niveau plus propice au développement de ses jeunes talents. Le club genevois a donc milité pour que la promotion de son équipe réserve soit validée malgré l’arrêt inexorable de la compétition. «Il nous semble logique de récompenser une équipe de jeunes joueurs qui a gagné tous ses matchs et qui a, à la moitié du championnat, 11 (!) points d’avance sur le deuxième [du groupe]. Décider d’invalider les efforts accomplis serait, sportivement, une catastrophe et, éthiquement, totalement injuste», écrivent ses dirigeants dans une prise de position qui n’a pas suffi à faire pencher la balance.

Conséquences financières

Du côté du FC Moutier aussi, on aurait préféré que les instances du football suisse s’inspirent de l’exemple français. «Nous avons écrit une lettre pour le demander officiellement», soupire le président André Nyffeler. La première équipe du club pointait en tête du classement du groupe 2 de 2e ligue inter, avec 6 d’avance, et était bien partie pour atteindre l’objectif fixé: la promotion. «On la voulait, on l’avait dit et on s’est battus pour, donc sportivement, bien sûr qu’on se sent un peu lésés, reprend le responsable. Mais attention: je me rends bien compte que nous vivons une situation extraordinaire et que par rapport aux questions de santé, tout est anecdotique. Nous acceptons donc bien sûr la décision qui a été prise.»

Pour un club comme le FC Moutier, qui n’est pas professionnel mais qui verse des primes de match et rembourse les frais de ses joueurs, la crise actuelle laissera des traces. «Nous sommes propriétaires de nos infrastructures, ce qui signifie que nous payons l’eau, l’électricité, le salaire du concierge, et nous ne nous appuyons pas sur un grand mécène mais sur de multiples petits sponsors, témoigne André Nyffeler. Or actuellement, tout le monde souffre. Je pense que nous allons le sentir lorsqu’il s’agira de reconduire les contrats.» Le problème est déjà apparu du côté de Colombier, où le sponsor maillot n’a pas pu s’acquitter des 6000 francs promis…

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Même plus bas dans la hiérarchie, la saison blanche aura des conséquences financières pour les clubs. «Un tour de championnat en moins, ce sont des recettes qui s’envolent au niveau de la buvette, des grillades et de la fête qu’on préparait pour les finales de promotion, regrette Benjamin Moine, président du FC Rapid-Montreux, qui était bien parti pour grimper de la 3e à la 2e ligue vaudoise. Pour une structure comme la nôtre, ce sont des rentrées d’argent importantes…»

Avenir incertain

Pas de quoi néanmoins menacer l’existence du club. Et comme tous nos interlocuteurs, il relativise: «Dans cette situation, il y a des morts, et à un niveau déjà moins grave, des gens qui ont dû fermer leur commerce ou leur restaurant. Le foot, on y met tout notre cœur et beaucoup de notre temps, mais ce qu’il nous arrive n’est pas si grave. On reviendra deux fois plus motivés pour la reprise.» Reste à savoir quand elle interviendra. «C’est la grande question. Pourra-t-on recommencer à s’entraîner début août, et à jouer comme les calendriers le prévoient? Ce n’est même pas dit», prévient Philippe Niederhauser.

Le président de l’ASF, Dominique Blanc, qui va «beaucoup mieux» après avoir lui-même contracté le Covid-19, acquiesce. «La suite dépendra des décisions du Conseil fédéral et surtout de notre lutte contre ce satané virus, qui prime aujourd’hui sur tout le reste. Pour en avoir fait l’expérience personnellement, je sais à quel point il est méchant.»