Un parti politique évolue sans cesse. Son personnel se renouvelle, ses priorités aussi. Le climat et l’égalité hommes-femmes sont, par exemple, devenus des thèmes incontournables. Comment les anciens vivent ces évolutions, quel regard les jeunes portent sur l’avenir de leur formation? Cette série propose des rencontres entre des personnalités qui ont marqué les cinq grands partis du pays et ceux qui incarnent la relève.

Episode précédent:

Près de cinquante ans les séparent, Christiane Brunner et Antoine de Montmollin. Celui-ci n’est pas né lorsque son illustre aînée orchestre une première grève féministe nationale et il ne l’est toujours pas lorsque la droite l’empêche d’accéder au Conseil fédéral, mais il la rassure: au PS, les hommes ont intégré le combat de l’égalité. Au domicile de la Genevoise, où se déroule la rencontre qui se termine autour d’un verre de blanc, les deux socialistes s’aperçoivent vite qu’au-delà des générations, ils partagent les mêmes combats.

Le Temps: Durant l’année qui vient de s’écouler, il y a eu la deuxième grève des femmes et la grève du climat. Quel regard portez-vous sur cette Suisse qui fait la grève, alors que c’est le pays de la paix du travail?

Antoine de Montmollin (A. d. M.): Effectivement, les Suisses ne sont pas habitués à faire la grève. S’ils ont débrayé, c’est parce qu’ils étaient particulièrement exaspérés par rapport à une situation qui ne change pas assez vite sur ces deux thématiques de l’égalité et du climat. Ils estiment que le parlement n’est pas capable de répondre à l’urgence actuelle. Donc ils exigent des mesures plus audacieuses.

Christiane Brunner (C. B.): Le 14 juin 1981, nous avons gagné sur l’article constitutionnel concernant l’égalité, ce qui a été ma plus belle victoire politique. Nous avons cru trop tôt que c’était gagné et nous avons baissé la garde. Après la grève de 1991, nous avons obtenu la loi sur l’égalité, mais trente ans plus tard, nous n’y sommes toujours pas. L’an passé, je n’ai pas pu participer à la grève en raison de problèmes de santé. Mais tout ce monde dans la rue, c’était génial. Cela m’a fait très plaisir pour la cause. C’est pour cela que je suis entrée au PS.

Un parti de machos, à l’époque?

C. B. : Il n’était pas facile de s’imposer en tant que femme, y compris au PS. En 1987, j’étais candidate au Conseil national sur une liste d’hommes. Parmi eux, il y avait Jean Ziegler, qui avait promis de céder sa place si je n’étais pas élue. J’ai raté l’élection de peu. J’attends toujours que Jean Ziegler tienne sa promesse…

Mais vous avez été élue en 1991!

C. B.: En fait, après cette expérience, je ne voulais plus me présenter à ces élections fédérales, cela pour éviter de me retrouver dans la même situation. Aucune femme du parti n’a voulu être candidate si je ne l’étais pas. Mais la présidente du parti cantonal, Micheline Calmy-Rey, ne pouvait pas s’imaginer une liste du PS sans la moindre femme. Elle est revenue à la charge en me proposant de créer une liste spécifiquement féminine. Là j’ai accepté, car avec mes colistières, nous avons pu faire la campagne que nous voulions.

A. d. M.: Il y a certainement eu une génération d’hommes ayant de la peine à faire de la place aux femmes et aux nouvelles générations. Mais aujourd’hui, au PS, la parité sur les listes va de soi. A l’interne, ce débat a déjà eu lieu. Et le combat féministe a aussi été intériorisé par les hommes.

Le peuple suisse n’a accepté le suffrage qu’en 1971. Christiane Brunner, vous rappelez-vous de cette campagne?

C. B.: Pas trop, pour être franche. D’abord parce que nous, les femmes, avions le droit de vote sur le plan cantonal à Genève. Et puis parce que j’avais beaucoup de soucis privés. J’étais avocate, mais aussi mère de famille. Je me suis aperçue que j’avais épousé un homme avec lequel je n’avais jamais parlé de la répartition des tâches domestiques. Je devais tout faire, la cuisine, le ménage, tout. Il m’a fallu réaliser l’égalité d’abord à la maison. J’ai rapidement divorcé.

A. d. M.: Le suffrage féminin, c’était il y a cinquante ans seulement, mais on a l’impression que c’était le Moyen Age. Le combat qu’il faut gagner, c’est celui des mentalités. Et ce sont justement les manifestations dans la rue qui contribuent à les faire évoluer. Des quotas temporaires sont également nécessaires, notamment en politique. Même si l’idéal serait de ne pas en avoir besoin pour atteindre la parité. Il faut admettre que les inégalités persistantes montrent qu’il n’y a pas d’autre solution.

Et vous, pourquoi avez-vous adhéré au PS?

A. d. M.: C’est la question de la répartition des richesses qui m’a poussé à m’engager en politique. J’ai juste hésité entre quelques partis de gauche. Au final, j’ai opté pour le PS, dont j’adhérais non seulement au programme, mais aussi à la capacité de concrétiser son contenu dans les faits.

C. B.: Au Parti du travail, si une femme était élue à la place d’un homme, elle lui cédait sa place! Le féminisme, c’est un combat permanent que j’ai constamment porté à l’intérieur du parti comme à l’extérieur. Il fallait convaincre aussi bien les hommes que les femmes. Sur la question du congé maternité, que de fois ai-je entendu des femmes dire que, comme elles n’en avaient pas bénéficié, il n’y avait pas de raison que la génération suivante en obtienne un. Ce manque de solidarité féminine m’a choquée.

A. d. M.: Espérons que cela ira plus vite avec le congé paternité de deux semaines. Mais, à moyen terme, nous avons besoin d’un congé parental dont il faudra discuter de la durée. J’appartiens à une génération d’hommes qui souhaitent avoir du temps pour leur famille et leurs enfants, dans une optique de partage des tâches domestiques. Je peux donc tout à fait m’imaginer travailler à temps partiel. Ce modèle me paraît logique et naturel pour les hommes d’aujourd’hui.

Quelle doit être la durée de ce congé parental?

C. B.: Il faudra exiger au minimum 24 semaines. Il faut faire attention à ne pas demander trop pour éviter une lourde défaite en votation populaire. Il subsiste plusieurs problèmes aujourd’hui. Du côté patronal, les employeurs hésitent encore beaucoup à offrir un temps partiel à un homme. Et du côté des employés, les hommes hésitent aussi, car ils craignent que leur volonté d’un temps partiel soit interprétée comme un manque de motivation. Dans le secteur du bâtiment, un travailleur qui demande un job à 80% est vraiment considéré comme un extraterrestre.

Le PS a réalisé un score historiquement bas en 2019. A-t-il raté le virage écologique?

A. d. M.: Marx disait déjà que le capitalisme conduirait inévitablement à l’épuisement des ressources naturelles et à l’exploitation des travailleurs. Dans cette réflexion, il y a déjà les prémices d’une conscience écologique. Le PS a toujours été engagé sur ce thème, même si celui-ci ne figure pas dans le nom du parti. Personnellement, j’essaie d’intégrer cela dans mon mode de vie. Je n’ai pas de permis de conduire. Habitant au centre-ville avec un bon accès aux transports publics, je n’en ai pas besoin. Cela dit, je déteste les discours moralisateurs à propos du mode de vie des gens.

C. B.: Eh bien moi, j’ai passé mon permis de conduire. A l’époque, c’était une forme d’émancipation pour une femme! Cela dit, je ne pense pas non plus que le PS ait raté ce virage. Nous avons toujours eu d’excellents politiciens spécialistes de l’environnement, comme Roger Nordmann par exemple. Ce thème a toujours été un des piliers du programme du PS.

Le PS souffre-t-il beaucoup du côté plus remuant des mouvements hors partis?

A. d. M.: Nous ne devons surtout pas nous sentir en concurrence avec ces mouvements, mais plutôt nous en faire l’écho. Moi aussi, je pense que la loi sur le CO2 devrait être plus ambitieuse. Mais je constate aussi que c’est grâce aux grévistes du climat que le PLR s’est soudain rendu compte qu’il devait intégrer l’écologie dans son programme, ce qu’il a fait juste avant les élections fédérales. On voit bien que la question écologique et la mobilisation populaire qui en découle bousculent certains dogmes.

C. B.: Tout à fait. Nous avons besoin du soutien de la droite. Je me souviens que lorsque le peuple a dit non au congé maternité, nous sommes allés faire une manif devant les locaux de l’USAM à Berne. Son directeur, Pierre Triponez, m’a assuré de son soutien pour un nouveau projet. Il faut reconnaître qu’il a tenu promesse en soutenant un projet de congé maternité de 14 semaines, qui a ensuite été adopté par le peuple.

Mais vous écopez d’une amende!

C. B.: Oui, car, ce jour-là, les 200 à 300 femmes qui sont venues sont ensuite allées protester devant le Palais fédéral où le parlement travaillait. Or, toute manifestation est interdite durant les sessions. J’ai reçu une amende de 300 francs, contre laquelle j’ai recouru. J’ai finalement été acquittée. Mais c’est ainsi qu’on avance. Il faut réagir tout de suite!

En 2019, le PS a réalisé un score historiquement bas, soit 16,8% des suffrages électoraux, lors des élections fédérales. Quel est aujourd’hui l’état de santé de votre parti?

C. B.: Il ne faut pas dramatiser ce qui s’est passé l’an dernier. L’électorat n’a pas vu tout ce que le PS avait fait pour l’environnement. Il faut garder à l’esprit la vue d’ensemble, qui montre que la gauche a gagné ces élections grâce aux Verts. Ceux-ci sont des alliés, pas des ennemis.

A. d. M.: L’erreur à ne pas faire, c’est de se regarder le nombril politique en étant obsédé par les résultats électoraux. L’important, c’est effectivement que la gauche progresse dans son ensemble. Car, entre le PS et les Verts, les différences sont minimes. Nous sommes d’accord à 99%.

Cet automne, le PS doit renouveler sa présidence. Souhaitez-vous un parti plus à gauche?

C. B.: Je pense que l’orientation des deux candidats favoris, Mattea Meyer et Cédric Wermuth, est bonne. Lorsque vous venez du PS genevois et que vous vous rendez à Schaffhouse, vous n’avez pas l’impression d’être dans le même parti. Là-bas, le PS est davantage une grande famille qui n’a pas la même culture du débat qu’en Suisse romande. A Genève, nous nous déchirons trop souvent, par exemple sur le projet d’Alain Berset sur la Prévoyance vieillesse 2020. Notre congrès cantonal a dit non. Personnellement, cette défaite en votation populaire m’a beaucoup déçue, car elle était stupide. Je crains beaucoup que les projets de réforme qui viendront soient moins favorables pour la gauche.

Ressentez-vous un conflit de générations sur cette question?

A. d. M.: Non, pas sur le financement des retraites. En revanche, je ressens plus de tensions sur la question écologique. Les catégories de la population qui votent le plus sont celles qui subiront le moins longtemps les conséquences des décisions prises aujourd’hui. C’est pourquoi je milite pour le droit de vote à 16 ans. Le peuple vient de dire non à Neuchâtel, mais ce scrutin a donné l’occasion d’un beau débat sur l’élargissement de la démocratie. Ce serait une bonne manière de compenser le vieillissement de la population.

Comment la politique a-t-elle évolué sur le plan de la communication?

A. d. M.: Je suis sur Facebook, Instagram et Twitter, mais sans grand enthousiasme. Sur les réseaux sociaux, nous sommes dans un débat très immédiat. Ces réseaux obligent les partis à être dans un exercice de communication permanent, ce qui nous empêche d’approfondir un thème sur le fond. C’est dommage!

Les médias sociaux répandent beaucoup de «fake news», mais ces fausses informations ne sont pas nouvelles. Christiane Brunner, n’en avez-vous pas été victime lorsque vous n’avez pas été élue au Conseil fédéral en 1993?

C. B.: J’ai effectivement été victime des mêmes procédés. Avant l’élection, une lettre anonyme a porté diverses accusations contre moi, prétendant même qu’il existait des photos de moi dansant nue sur une table. Sur le fond, j’ai répondu lors d’une conférence de presse. Les gens n’ont pas cru ces accusations.

Mais le mal était fait, non?

C. B.: Des soupçons sont restés. Le président du parti, Peter Bodenmann, m’a demandé au moins dix fois si j’étais sûre qu’il n’existait pas de photo compromettante… Il y a effectivement un risque que la démocratie soit en danger. Sur les réseaux sociaux, les gens peuvent tout se permettre et il en reste toujours quelque chose chez les indécis. Les fausses accusations instillent le doute chez ceux qui n’ont pas d’avis. C’est bien d’avoir des émotions en politique et je n’ai rien contre. Mais il faut faire attention à l’exploitation des émotions négatives.


Christiane Brunner, l’icône du féminisme

Comme Edith Piaf, Christiane Brunner ne regrette rien. Ni sa vie d’éternels combats pour les femmes, les travailleurs et les étrangers. Ni sa non-élection au Conseil fédéral en 1993, lorsqu’elle a été victime d’une campagne de dénigrement sexiste. Ni les défaites lors d’élections ou de votations populaires, à la suite desquelles elle remettra toujours l’ouvrage sur le métier.

Peut-être qu’elle regrette tout de même une chose, cette figure de proue du féminisme suisse: atteinte dans sa santé, elle n’a pas pu vivre dans la rue la grève du 14 juin 2019, mobilisant plus de 500 000 personnes éprises d’égalité. Car c’est elle qui, vingt-huit ans plus tôt, avait lancé un pareil mouvement lui aussi couronné d’un énorme succès. Des succès, elle en a aussi beaucoup connu au-delà de cette grève: ce brevet d’avocate qu’elle décroche alors que sa mère la voyait plutôt «caissière à la Migros», sa carrière de dirigeante syndicale qu’elle achève comme coprésidente de l’Union syndicale suisse après avoir piloté la fusion de la FTMH et d’Unia, son parcours de politicienne culminant par la présidence du Parti socialiste alors qu’il est au sommet de sa forme et recueille encore plus de 23% des suffrages en 2003.

Antoine de Montmollin, l’espoir neuchâtelois

C’est un espoir qui monte au sein du PS neuchâtelois: à l’âge de 25 ans seulement, Antoine de Montmollin a déjà derrière lui dix ans d’engagement pour la chose publique. Il siège d’abord au parlement des jeunes de la ville de Neuchâtel. Il se rend compte alors qu’il a le cœur à gauche et opte pour le PS, «le parti qui concilie de la manière la plus harmonieuse les débats idéologiques et l’action concrète».

Très vite, il se passionne pour les questions de politique économique. C’est donc logiquement qu’il effectue un bachelor et un master en sciences économiques à l’Université de Lausanne, suivis d’un stage de neuf mois au Secrétariat d’Etat à l’économie (Seco) à Berne. Professionnellement, il est actuellement chargé de projets d’agglomération pour la ville de Neuchâtel.

Député au Grand Conseil, il a été candidat au Conseil national en automne dernier. Il a vu son parti s’essouffler au profit des Verts, mais n’en ressent aucune amertume ni jalousie, car «il est impensable de rêver d’une gauche forte en Suisse sans le PS». Selon lui, il y aura toujours des mouvements de balancier entre ces deux partis.