Double nationale suisse et italienne, Vania Alleva a accédé à la tête d’Unia en 2015. A ce titre, elle a été l’une des figures les plus en vue de la grève, qu’elle a vécue à la vallée de Joux, puis à Berne. Le combat de l’égalité est encore long, comme l’a montré la crise du coronavirus. Les femmes ont souvent joué un rôle de premier plan dans des professions qui restent pourtant mal rémunérées.

Le Temps: Quels souvenirs vous reste-t-il de la journée du 14 juin 2019?

Vania Alleva: Lorsque je revois les photos de cette manifestation qui a vu plus de 500 000 personnes descendre dans la rue, je garde le souvenir d’une force énorme dégagée par ce mouvement. La grève a mobilisé toutes les générations partout dans le pays, dans les villes comme dans les campagnes. Le matin, je suis allée à la vallée du Joux, où est née l’idée d’une grève en 1991. Puis je suis rentrée à Berne, où les rues étaient pleines de monde. J’ai mis presque une demi-heure pour parvenir sur la place Fédérale, alors qu’il faut d’habitude cinq minutes à pied. Je me suis aussi réjouie de la présence de beaucoup d’hommes solidaires.

Vous êtes encore émue en y repensant?

Oui! C’était une force positive, avec beaucoup de détermination et de créativité, mais sans agressivité. Nous, les syndicats, sommes bien placés pour le savoir: les progrès sociaux ne tombent pas du ciel, surtout lorsqu’il s’agit des droits des femmes. La mobilisation collective est nécessaire pour les obtenir. Sans le maintien de la pression dans la rue, rien ne bougera.

Mais un an plus tard, une fois dissipée l’euphorie du moment, n’est-ce pas le grand désenchantement?

(Elle hésite). Notre slogan, c’est: «Plus de temps, plus d’argent et du respect, plus que jamais». Certes, il y a eu quelques avancées, qui restent cependant trop lentes et modestes: le parlement a approuvé des directives enjoignant les entreprises cotées en bourse à recruter 20, respectivement 30% de femmes dans leur Conseil d’administration et leur direction, mais ces valeurs ne sont pas contraignantes. Il a aussi entériné un congé paternité de deux semaines, qui fait pourtant l’objet d’un référendum. L’Organisation internationale du travail (OIT) a adopté une convention contre la violence dans le monde du travail, que la Suisse n’a pas encore ratifiée. Et puis les femmes, qui représentent désormais 42% des membres du Conseil national, ont remporté un magnifique succès aux dernières élections, mais cela ne change pas immédiatement la donne.

On pourrait aussi citer la loi sur l’égalité des salaires, qui entre en vigueur le 1er juillet 2020. Mais n’est-ce pas un tigre de papier?

Sans pression de la rue nous n’aurions même pas obtenu cette réforme. C’est un tout petit progrès que les entreprises de plus de 100 personnes doivent analyser leur structure salariale et s’expliquer en cas d’inégalités entre les femmes et les hommes. Tout cela reste insuffisant. Ces derniers mois, la crise du coronavirus a révélé l’importance des femmes dans des professions d’importance systémique comme les soins infirmiers, le travail du «care» et le commerce de détail. Autant de métiers «dits féminins» aujourd’hui sous-payés qui doivent être revalorisés.

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Avez-vous l’impression que les hommes s’en sont rendu compte?

Il y a eu beaucoup d’applaudissements sur les balcons, qui ont fait plaisir aux travailleuses de ces branches. Mais ce signal de respect du travail des femmes – par exemple dans les EMS – doit désormais se traduire dans les actes!

Avant la grève, vous avez réclamé un salaire minimum de 4000 francs. Les soignantes des EMS atteignent-elles ce seuil?

Non, ce n’est souvent pas le cas! Sous la pression de l’initiative populaire pour des salaires équitables [rejetée par le peuple en mai 2014], nous avons obtenu des progrès importants, mais plus ensuite. De sorte qu’il reste aujourd’hui plus de 50% des femmes qui gagnent moins de 4000 francs et plus de 70% des femmes qui touchent moins de 5000 francs. Même avec une bonne formation, les femmes sont sous-payées. C’est dire qu’il faut des CCT dans les EMS, dans les homes et dans le commerce de détail. Concernant le salaire minimum, au-delà des CCT, nous nous battons désormais sur le plan cantonal, à Genève comme à Zurich.

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Vous revendiquez aussi une semaine d’au maximum 35 heures. N’est-ce pas une illusion?

La réduction du temps de travail est centrale, même si nous n’y arriverons pas demain. Cette question sociétale ne cesse de gagner en importance, y compris chez les hommes. C’est une condition essentielle pour atteindre une meilleure conciliation des vies professionnelle et privée, mais aussi pour entamer une reconversion écosociale de l’économie. Dans les entreprises, la pression sur les travailleuses et travailleurs ne fait qu’augmenter. Il faut donc viser une meilleure répartition du travail au sein de toute la société.

Le télétravail, un piège ou une chance pour les femmes?

Le télétravail peut être une chance, mais à condition qu’il fasse l’objet de règles claires. Car sinon, il comporte effectivement de grands risques, notamment celui pour l’employée ou l’employé d’être constamment disponible, depuis tôt le matin jusqu’à tard le soir. Ces derniers mois, certaines personnes m’ont raconté leurs longues journées parfois sans pause et leur impossibilité de se déconnecter de leur job. Nous disons donc oui au télétravail lorsqu’il peut éviter des déplacements et faciliter la vie de famille, mais dans un cadre bien structuré et surtout contrôlé. Une flexibilisation unilatérale du travail, soit au seul profit des entreprises, est inacceptable.

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En 2019, l’«effet Greta Thunberg» a fait entrer l’urgence climatique dans les consciences au sein de la population. Qu’en est-il de l’urgence du combat de l’égalité?

Il ne faut surtout pas opposer les deux mouvements. Lors de la grande manifestation pour le climat du 28 septembre à Berne, j’ai été frappée par le fait que beaucoup de gens portaient encore le badge violet de la grève des femmes. Il n’y a pas de lutte contre le réchauffement climatique sans justice sociale. Egalité et durabilité, c’est le même combat. Cela me conforte dans l’espoir qu’un vrai changement est possible à l’avenir.